Diagonale des Fous 2019 : El Tocardo survivant ! 2 nuits sans dormir n'empêchent pas de rêver !

Un tocard sur la diagonale des fous 2019 © El Tocardo

Diagonale des Fous 2019 : El Tocardo survivant ! 2 nuits sans dormir n’empêchent pas de rêver !

Certaines courses imposent le respect et l’humilité. La Diagonale des Fous en fait partie. Cette épreuve a la capacité de rendre les plus grands de l’ultratrail, nanoscopiques. Les tocards, dont je fais partie, sont quant à eux réduits à la taille d’une simple crotte de nez. Un courant d’air et c’est direct au fond d’une ravine. Si beaucoup adorent le rhum réunionnais, ils feraient mieux de craindre le rhume réunionnais. L’expérience de trails classiques ne vaut pas grand chose sur les sentiers de la Réunion, ceux de Mafate restant le seul juge. Une arrivée dans un état de fatigue avancé à Mafate, c’est un abandon assuré. El Tocardo, dans un moment d’égarement, s’était inscrit à cette Diagonale 2019. Il était enfin temps de confirmer sa folie sur les sentiers de l’île intense.

Publié mardi 29 octobre 2019, par Denis

Vue du cirque de Mafate
© El Tocardo

La diagonale des fous c’est une course traversant l’île de la Réunion, allant de Saint-Pierre à la Redoute (Saint-Denis). Réputée pour sa difficulté, certains annoncent cette course comme l’une des 10 plus difficiles au monde (donc la 10e). Personnellement, je n’y crois pas une seule seconde, le 14km trail de Bussy St Georges, dans le parc de la Brosse, avec ses 105m de D+ est également un des plus difficiles au monde... Certes, il se situe peut-être plus bas dans le classement. Toujours est-il que la Diagonale des Fous reste une épreuve d’ultra-endurance, 170km à parcourir en seule étape (parcours 2019), près de 9.650 D+, pour autant de D-. Mais le D+/D- n’est rien, car les sentiers de l’île intense sont cassants, usants et interminables. Des sentiers à parcourir essentiellement de nuit ! Pas vraiment idéal pour profiter du paysage. Le départ est donné à 22 heures, et les nuits durent ici 12 heures... Donc pour les amateurs de paysages dantesques, c’est raté.

Mon objectif : finir la course, debout !

J’ai suivi un plan d’entraînement sur 8 semaines, pour être finisher de la diagonale. Je l’ai arrangé (comme le rhum ici), à ma sauce, histoire de caler mes activités complémentaires (marche, vélo, escaliers, rangement de bûches de bois, séances de taille-haies). Aucune visée sur un classement honorable, mais une forte probabilité de terminer la course, debout, c’est déjà énorme.

El Tocardo, en mode stress d’avant-course, tout petit dans ses pompes pointure 47

C’est bien la gorge nouée, le ventre tiraillé, les fesses moites (?), l’oreille gauche pendante, et le palpitant haut perché que nous prenons la route pour le départ, direction Saint-Pierre. Nous sommes 4 de Bussy Running à relever ce défi, sur la trace de nos maîtres, 5 autres Bussy Runners s’attaqueront le lendemain au Bourbon, une course toute autant exigeante, 111 bornes dans l’enfer vert de la Réunion. Notre coach, Hervé, victime d’une blessure lors des derniers entraînements, ne peut que nous accompagner à l’abattoir. C’est donc avec amertume que nous le laisserons derrière la ligne de départ. Dans ma tête, ces mots, "je vais courir pour lui", sonnent comme une motivation supplémentaire. Penser à tous ceux qui auraient aimé être là (Manu, Patrick et les autres), est une source de motivation supplémentaire.

Dans la voiture, les plaisanteries de dernières minutes à 2 balles tentent de desserrer nos mâchoires, grippées par la peur, parcourir plus de 170km en une seule traite, sous des météos changeantes, de -2 à +30 degrés, des dénivelés que nos corps n’ont jamais connus... Arrivés à St Pierre, respects aux héros des prochaines heures qui vont souffrir pour aller au bout d’eux-mêmes, rien à gagner, peu à prouver, terminer cette course est la plus belle des victoires, sur les éléments, sur soi-même. La tension se lit sur tous les visages, corvée de sentiers pour tout le monde.

Remise des sacs pour les bases vie, la cata !

Dépôt des sacs pour les bases vie, un joli bazar...
© El Tocardo

La course propose deux "bases vie", des ravitaillements permettant d’avoir accès à ses sacs de rechange personnelles. Une occasion de se changer complètement, de panser ses plaies éventuelles, et surtout de repartir le mental gonflé à bloc. Ainsi, chaque coureur peut fournir 3 sacs (1 pour Cilaos, 1 pour Ilet Savannah et 1 pour l’arrivée à la Redoute). Mais il faut attendre. Une queue d’une centaine de mètres afin de déposer nos sacs. Nous sommes à 1h30 du départ. Lors d’une course "normale", cela ne pose pas de souci, mais ici, tout est démesure, et nous restons, en statique, pendant près d’une heure, pour faire 10 mètres... Une véritable source de frustration, nous pensons à nous économiser avant la course, rester debout avec ses 3 sacs en main, pendant 1 heure n’a rien de reposant. Les coureurs s’agacent, le ton monte, mais rien n’y fait. La chaleur moite du bord de mer semble avoir endormi les trop peu nombreux bénévoles affectés à cette tâche. Avec l’approche de l’heure du départ, les choses s’accélèrent enfin, comme si la machine se réveillait. Les bénévoles s’activent, le dépôt des sacs s’accélèrent, comme quoi, cela était possible dès le début. Bref... Sacs déposés, je vais pisser une dernière fois avant le départ. Ma colère s’estompe, la peur refait surface. Serai-je à la hauteur ? Pourquoi faire cette course ? Des questions auxquelles je répondrai dans les 40 heures suivantes.

Top départ, avec les derniers, bonjour le bazar...

Ici, pas de sas, hormis pour les pros. Les tocards sont donc promis à la foire d’empoigne afin de passer un ridicule goulet d’étranglement avant le départ réel de la course. Dangereux, la pression est forte, ne pas chuter à terre pour être piétiner. Bref, un non-sens complet. L’on m’avait prévenu. Ici, c’est l’enfer, dés le départ. Top départ ! Parti parmi les derniers, ce départ est catastrophique. Au rythme de 8km/h, le public nombreux acclame haut et fort ces coureurs... Je tente de filmer un peu, ce sera toujours cela de fait. Je profite largement du feu d’artifice. Je fais de nombreux check avec les enfants et adultes le long de la route. Une impression de partir au combat. Mais contre qui ? Nous-mêmes ? Puis je décide tout de même de courir, de dépasser le plus possible, les bouchons lors des premiers monotraces risquent de m’agacer encore plus.

Très vite, nous montons vers les champs de canne à sucre. Les arrosages automatiques situés tous près nous aspergent copieusement. Cela fait du bien, après la ferveur de St Pierre, maintenant, le sport devient réalité. Le parcours continue de grimper, la diagonale, c’est une première grande cote pendant 35km, donc inutile de dire que le maître mot sera "interminable".

Mafate
© El Tocardo

Le premier monotrace arrive, avec ses ralentissements. On piétine, mais personne ne râle. Les coureurs en profitent pour boire, échanger, se gratter la culotte (je n’en avais pas mis donc aucune occupation pour ma part, et comme j’ai oublié de prendre mes mots-croisés, je patiente...). L’attente sera de quelques minutes seulement, nous repartons, en file indienne. Inutile de prendre des risques pour dépasser ici, 170km, c’est long.

Domaine Vidot, premier vrai ravito, je traverse la salle sans m’arrêter. Les bouchons vont continuer encore plus loin. Cela ne rate pas. Nouveaux ralentissements. On marche comme dans une galerie commerciale, détendus, mais c’est usant. Le solde de notre CB est ici remplacé par notre énergie, une sur-consommation totalement inutile. Avant les vraies cotes, elles arrivent enfin. Le souffle est plus insistant, le cardio monte, les discussions se terminent, la course est enfin lancée !

Panne de frontale après 3 heures de course

Première petite frayeur, ma lampe frontale, pourtant réputée pour son autonomie, me lâche... Lumière de plus en plus faiblarde. Bizarre. J’appuie sur le bouton à maintes reprises, l’éteint, l’allume de nouveau, rien n’y fait. Agacé, je passe sur ma frontale de réserve. Elle fonctionne bien. C’est reparti. Premières inquiétudes.

SVP, un balisage spécial tocards !

Le balisage a pourtant bonne réputation sur la diagonale, et pourtant à 3 ou 4 reprises, nous hésitons. Les balises ne sont jamais doublées sur le parcours (une confirmation tous les 500m ne fait pas de mal... Même sans intersection), et une fois un sentier entamé, aucune autre balise ne figure sur le tronçon. Du coup, dans le doute (et avec le nombre d’heures de course, le doute croît de façon exponentielle), nous nous arrêtons et attendons qu’un coureur connaissant le parcours nous confirme que tout est ok. Il vaut mieux perdre 5 minutes sur une épreuve qui se compte en dizaines d’heures que de courir dans la mauvaise direction. Quelques favoris ont feront l’amère expérience sur l’édition 2019.

La température chute à -2°C

Il fera -2°C à Mare à boue. Caille caille...
© El Tocardo

Du côté de mare à boue, au lever du jour, il caille sévèrement. Toute la végétation est blanche, de gel. Je m’étais arrêté pendant la nuit afin d’enfiler ma veste chaude ainsi que mon pantalon et mes gants. Je ne subis pas trop le froid. Certains coureurs n’ayant pas anticipé un tel froid sont transis. Des couvertures sont fournies au ravitaillement. Café, thé et soupe permettent aux raiders de reprendre un peu de chaleur. Je bois systématiquement de la soupe, ce sera mon seul apport en sel sur cette épreuve. Dans la soupe, des vermicelles résistent à la descente dans mon gobelet, je suis donc obligé de gober la fin de chaque verre. Pas très classe comme façon de manger, mais un gobelet pour ce type de soupe n’est pas adapté.
C’est reparti sur les sentiers. Le soleil pointe et cela fait du bien au moral. Deux heures plus tard, nous grimpons sous près de 30°C, inutile de dire que l’on aimerait bien qu’il fasse plus frais. Ce sentier est jonché de bout de bois placés à même le sol, afin de pouvoir passer au-dessus de flaques de boues. Un parcours pénible, mais le moindre écart ne pardonne pas. Une raideuse devant moi en fait l’expérience. Elle pose son pied gauche dans une flaque, et s’enfonce jusqu’à mi-cuisse ! Il faudra l’aide de 2 raiders pour la sortir de cette mauvaise passe. Après extraction, chance, sa chaussure est toujours accrochée à son pied. Nous repartons, la bonne humeur est au rendez-vous. Plaisanterie à 2 balles... Bain de boue, etc.

Première belle gamelle, descente vers Cilaos !

El Tocardo en mode je vais bien, tout va bien...
© El Tocardo

Une course nature sans une chute, c’est un peu comme un mariage sans une dispute entre les mariés. Si tout se passe trop bien, c’est ennuyant. Dans cette raide descente, comme à mon accoutumée, je me relâche entre 2 lacets, je pose mon pied gauche trop sur le bord du chemin, et ziiippp... Tel un pingouin sur la banquise fondante, à cause de ton SUV pollueur, je glisse inexorablement vers le fond du ravin. Me voici tout entier en train de dévaler la pente sur les fesses, sans réellement comprendre comment cela est possible. Mes yeux sont ouverts, je suis en mouvement. Je vois arriver une grosse branche entre mes 2 jambes, je crains immédiatement pour la partie la plus importante de mon corps (le cerveau chez les hommes est placé souvent à cet endroit...). Béni des Dieux, ma folle glissade se stoppe à 20 cm de cette branche. Je me retrouve à mi-parcours entre les deux lacets, j’estime à seulement quelques mètres ma glissade. Plusieurs trailers me demandent si tout va bien, du lacet supérieur et du lacet inférieur. Je réponds évidemment que oui, je cherche juste des champignons. Je fais le tour du propriétaire afin d’en estimer les dégâts. Forte douleur à la cheville droite, égratignures sur mon bras droit, et jambe droite également marquée. Je n’y comprends rien, je tombe sur la gauche et c’est le côté droit qui morfle. Je tâte mes deux lobes encéphaliques, tout va bien. Cette branche a laissé intact le cœur du système Tocardo. Relevé, je termine la descente à 2km/h, en boitillant, histoire de justifier ma douleur à ma cheville droite. Je prends un bon quart d’heure de récup. J’ai eu peur. Mais c’est surtout la peur de chuter de nouveau qui me tétanise maintenant. Je laisse passer près d’une centaine de coureurs qui se font plaisir dans cette pente. Si ma douleur persiste, je devrais abandonner.

Cilaos, première base vie, 66e km

Quelques 30 minutes plus tard, enfin, voilà le 1er objectif atteint ! Ouf. Le temps pour moi de panser les dégâts causés par cette première chute. Je me change complètement, sauf le short que je trouve confortable et pas trop endommagé. Côté pieds, tout va bien. Aucune ampoule. Je pense remettre de la crème Nok, mais évidemment impossible de la trouver dans mon sac. J’ai du oublier. Cela m’agace. Idem pour la batterie de secours pour remplacer celle qui m’a lâché en cette première nuit. Idem. Erreur visiblement de sac, le tocard que je suis s’est gouré et inversé Ciloas et Savannah. Du coup, pas de batterie de secours. Il faudra que cette seconde frontale tienne les 12 heures de la seconde nuit. Je vais serrer des fesses pendant longtemps...
Je change mes chaussures. Mes Salomon, modèle "Dahenne", sont vraiment de la daube, aucune accroche sur les cailloux, semelle trop dure, bref,je ne pouvais pas vraiment les tester en conditions réelles avant... Je suis content de pouvoir mettre un autre modèle de Salomon, pas plus d’accroche, mais au moins le pied est plus confortablement installé. La semelle est plus souple, je vais sentir les cailloux sous les semelles, mais sans doute moins glisser.

Araignée, taille bien sympa...
© El Tocardo

Côté bobos, égratignures, je passe du désinfectant. Je me rappelle qu’il vaut mieux laisser sécher tout cela à l’air libre que de mettre tout un tas de pansements. Bilan de ma cheville : impossible de tourner le pied vers l’intérieur, cheville bleue, mais pas enflée. Je me rappelle alors le bouquin de Scott Jurek, avec une entorse, on peut faire un 200km sans souci. J’hésite à aller voir le staff médical, je ne souhaite pas que l’on m’arrête pour une p’tite chute à 2 balles. Et puis cela sert à quoi de pouvoir tourner le pied vers l’intérieur quand on court ??? Du coup, je me persuade que tout va bien, et cette couleur bleue est sans doute du à un choc lors de ma chute, bien plus qu’à une rupture de quoi que ce soit...

Une fois changé, je vais manger. Des pâtes et du poulet, miam. Mais je n’ai pas super faim. J’ai mal au bide. Je tente d’aller aux toilettes, une chose dont on ne parle pas assez. En plus de 40 heures de cours, on fait quand popo ? Ben, voilà, j’aurais bien aimé que l’on en parle plus. Pour ma part, je reste donc coincé. Je repars de Cilaos, le plein d’eau, le plein de mircobiote. Il fait super beau, un grand soleil, une belle chaleur. Sur les premiers km, je rencontre un Basque, avec une pointe d’accent sublime. Nous échangeons pendant quelques kilomètres sur les valeurs de la culture agricole en pays basquois, et l’apport des oléagineux dans les sous-sols par rapport aux engrais bio mono-organiques à base de manganèse. Mais très vite, nous nous apercevons que la course continue, une cote se présente face à nous.

Col du Taïbit, vraiment casse-couilles

Quand il s’agit de faire le clown, El Tocardo répond toujours présent...
© El Tocardo

Interminable ! Ce col restera pour moi le passage le plus pénible de toute cette diagonale. Son ascension n’a rien de particulièrement difficile, mais mon Dieu que c’est long. Après quelques km vraiment pentus, le passage vers le tisanier (ilet des Salazes), avec sa fameuse tisane "ascenseur" reste un grand souvenir (cf vidéo), une parenthèse dans cette montée sans fin. Lors de mon trek d’après-course je repasserai en ces lieux, tout est à un 1€ ici, des parts de gâteaux excellentes, et des tisanes pour les montées ou la descente, au même prix. Le meilleur rapport qualité/prix de la planète. Sous le soleil, chaque marche se transforme en un effort lancinant. Je comprends alors qu’il sera bien difficile de conserver ce moral euphorique encore bien longtemps. Je ne sens plus vraiment ma cheville, mais le moral est au niveau des mes chaussettes. Un seul objectif : get this shit done !

Sommet col du Taïbit : première victoire

Mon idée est de capitaliser sur les petites victoires. Cette montée éprouvante en est une. Arrivés au sommet, nous sommes nombreux à nous allonger. Histoire de souffler. Il fait chaud. Trempés de sueurs, nous buvons. La descente nous attend. Let-s go ! Nous entrons dans l’enfer, le cirque de Mafate. Ici, aucune route, deux issues : à pied ou par hélicoptère. Quitte à se blesser autant donc le faire bien afin de profiter de l’hélico, mais comme le jour baisse, un vol de nuit ne servirait à rien. Je prends donc l’option de sortir de Mafate à pied, debout, libre.

Mafate nous voilà, prends garde à toi

Les heures défilent, et voici bientôt la seconde nuit. Après avoir suivi pendant quelques kilomètres une athlète prudente, je sens qu’il faut que je me réveille. Ma crainte de la seconde nuit est forte. La gestion de l’absence de sommeil. Ces mots des bénévoles qui ont indiqué que "Mafate serait terrible", raisonnent dans ma tête. Il faut se préparer au pire. Loin de me déstabiliser, c’est en guerrier que je souhaite affronter le diable.

Poche à eau 1 - El Tocardo 0

Après un passage dans le brouillard et la pluie fine, ma poche à eau explose dans mon dos. Les fortes secousses dues aux marches à franchir ont eu raison de la valve, tout le contenu se vide de la poche dans le bas de mon dos. J’étais déjà trempé, rien de grave, mais cela est même plaisant, rafraîchissant. Je constate les dégâts. Lâche quelques jurons, histoire de marquer le coup. Je ne crains pas le manque d’eau j’ai deux flasques sur l’avant de mon sac à dos, et les ravitos sont nombreux sur cette course. Je prends ce fait comme une bonne chose, mon sac sera encore plus léger. Nous ne sommes plus loin de Marla. De toutes façons, comme j’aime à dire : avec les poches que je me traîne sous les yeux, être déshydraté serait un comble !

P’tit coup de déprime à Marla

Arrivé à Marla, plus de pluie, le soleil même, mais j’ai froid. Je suis trempé et l’on ressent déjà la fraîcheur de la nuit arriver. Je mange des coquillettes et me promet de me boire une de ces bonnes bouteilles de vin rouge dès mon retour chez moi. Ce sera bientôt mon anniversaire, c’est ridicule, mais cela me fait tenir. Je l’ai voulu cette course, c’est maintenant qu’il faut se bouger le cul. Je ne reste pas trop longtemps à Marla, jambes lourdes, je sais que la descente me fera du bien. Sortir de Mafate au plus vite devient ma priorité.

Rencontre de mon compagnon de route, Julien

Tocardo tout content dans la descente, enfin, il peut courir !
© El Tocardo

Sur le sentier, redevenu plus roulant, je commence à reprendre de la vitesse. Je suis depuis quelques minutes un athlète qui semble avoir un rythme similaire au mien. Par crainte d’être à court de frontale durant cette seconde nuit, je n’allume pas la mienne. Je suis le coureur précédent pas à pas, mettant les miens dans les siens. Je n’y vois pas grand chose. Dans les sous-bois, je lui indique que le je suis, mais que je ne souhaite pas lui mettre la pression. Je n’y vois rien, c’est tout. Nous échangeons, à deux sur ce genre d’épreuve, l’on est forcément plus fort. Le maïdo, vendu comme l’épreuve ultime dans cette course, commence à faire peur. Julien m’indique qu’il ne s’arrêtera pas dormir, cela me convient. Je ne souhaite pas non plus tenter cette expérience de la reprise après une pause. J’ai toujours peur qu’avec le refroidissement musculaire, des douleurs apparaissent ça et là. Julien est un trailer plus que confirmé, UTMB, une 20aine de 100 bornes à son actif, un podium à la Swiss Canyon Trail, bref, un vrai. Il me confirme que mes pompes sont des merdes, ce sont des pantoufles, mais pas des chaussures de trails. J’en prends note et confirme que je fais du patinage artistique dès la moindre difficulté. J’irai du reste encore 2 à 3 fois au sol, sans gravité, histoire de confirmer nos opinions.

La seconde nuit sera longue et pentue

Les ravitos s’enchaînent. Je savoure avec plaisir les patates douces cuites à l’eau, elles sont blanches/jaunes ici, et non pas orange, comme en métropole. Mon mélange patate douce/chocolat semble bien convenir à mon estomac, car au niveau digestion je n’ai aucun souci. Je ne bois même pas de Coca, j’attends la situation de crise avant de boire ce "poison". Trop de sucres d’un coup, c’est un pic de glycémie assuré.
A deux, nous progressons bien. Nous profitons des ravitos pour nous asseoir, et porter un peu de réconfort aux égarés des sentiers. De plus en plus de coureurs dorment le long du parcours. Nous faisons une partie du chemin avec Laure, plus rapide que nous, mais subissant une grande fatigue. La gestion de la nuit est dure pour tous. Je bois du café, le sommeil ne me taquine pas plus que cela. Les sommets à gravir doivent maintenant s’enchaîner avant de franchir ce Maïdo. Tout se déroule bien dans la nuit, ma frontale tient le choc. Nous avançons, lentement mais surement. Je tente un arrêt pipi, impossible. Mon corps est désorganisé je n’arrive même plus à pisser :) Cela promet.
Ma montre me lâche, plus de batterie, et comme j’ai oublié de la mettre en recharge, je trimbale donc 200gr de powerbank dans mon sac à dos pour rien. Franchement, j’ai la tête ailleurs, en finir avec cette grimpette. Nous sommes partis pour 1h30 d’ascension. Toutes les 10 minutes, je demande à Julien le D+, afin d’estimer encore combien de marches sont à franchir. Et puis finalement, c’est la délivrance. Sommet du Maïdo, franchi à 2h30 du matin, sous une salve d’applaudissements. Tout va bien. Un bon "Get this shit done" de lâché et un "bordel de merde" vengeur est sorti de ma bouche comme une délivrance, et c’est reparti comme en 14. J’ai des jambes quasi intactes.
Maintenant c’est une longue descente de 12 bornes, très roulante qui se propose à nous. Enfin, du trail ! Nous nous faisons plaisir, et allongeons les foulées, histoire d’éliminer toutes ces toxines liées à cette grimpette interminable. Les km défilent de nouveau. Je pense faire du 12km/h, mais la nuit est trompeuse, nous devons à peine faire du 10km/h. Je repense au dicton "Quand le mäido est franchi, la course n’est pas finie, mais pour être finisher, l’espoir est permis" (dicton inventé par mes soins lors de l’ascension, faut bien occupé le cerveau à quelque chose).
Durant cette longue descente, nous dépassons nombre de coureurs, au ralenti. Visiblement les quadris ont surchauffé pendant la nuit chez pas mal de coureurs. La différence de l’entrainement se voit ici. Une descente casse-pattes, alternants mini-cotes et mini-pentes favorables. Un athlète adorable, afin de nous laisser passer, subissant la pression de nos foulées légères, trébuche et glisse dans un amas de buissons, près de 2 mètres plus bas. Nous le remettons en place. Il semble s’être tordu la cheville. Ici, rien ne pardonne. L’enfer est partout.

Nous arrivons à la seconde base vie après le levé du jour. Ilet Savannah. Le temps pour Julien de faire la visite du staff médical. Des soucis au genou, et le point sur sa grosse ampoule sous un orteil. Le conseil du podologue, le ComSpeed c’est bien après le sport, pas pendant. Julien se retrouve en pleine forme après cette visite médicale. Une pleine forme de courte durée, pas de miracle, les douleurs au genou reprendront 10 minutes plus tard. Il s’agit d’une fatigue générale du corps. Notre cerveau focalise notre attention sur un point particulier, mais rien de grave. Hormis une fracture ouverte, et encore, rien ne nous empêchera de rejoindre la ligne d’arrivée. Car telle est notre volonté.

Parcours après Ilet Savannah, du grand délire

Un sens de l’équilibre hors du commun...
© El Tocardo

Après l’ilet Savannah, l’enfer tourne au cauchemar. Certaines portions du parcours n’ont rien à voir avec des sentiers, juste un tas d’éboulis à traverser. Histoire de se faire une cheville. Désolé, c’est déjà fait pour moi. D’ailleurs, elle va bien mieux, cela n’était donc qu’un choc, lors de ma chute, rien de grave. Elle n’est même plus bleue. Par contre, mes multiples glissades nocturnes ont eu raison de mon alignement de bassin, douleurs aux adducteurs droits. Faut bien se focaliser sur quelque chose. De la bobologie, je le sais, mais difficile de s’en détourner. Comble de malchance, mon ipod est également déchargé, pas de musique à écouter. Trop confiné dans mon sac à dos, tout comme la frontale, ces équipements ont du se mettre en route tout seul, pour avoir ainsi des batteries vidées. Une erreur que j’ai déjà commise sur des courses précédentes. Ne pas apprendre de ces erreurs, ce n’est pas pardonnable. Je m’inflige donc un mal de genou en heurtant une pierre. La pierre gagne. Heu, là, évidemment, c’est ironique... Je ne suis pas complètement taré :)

Le chemin des Anglais, pas si terrible, limite une promenade (des Anglais)

Chemin des Anglais, fastoche la brioche !
© El Tocardo

Attendu comme une difficulté majeure, le chemin des Anglais n’a rien de terrible. Je ne sais pas pourquoi les récits de course se focalisent autant sur cette partie. Nous l’avons pourtant parcouru en plein cagnard, il fait très chaud, mais aucune difficulté. Bref, passons. C’est interminable, 6 ou 7 km comme le reste, monotone, chiant, mais rien de terrible. Il suffit de marcher au centre de la voie, les pierres sont davantage alignées à cet endroit. Après les pavés du chemin des anglais, le sentier repart sur une route pavée de la même façon. Le comique de répétition a ses limites. Nous en rigolons.

La montée du Colorado, interminable

Dernière bosse à franchir, la montée du Colorado. Très sympa, de la terre ocre, de jolis paysages, même si l’on n’en a plus rien à foutre à ce moment-ci de la course. Ce que l’on souhaite, c’est arriver, manger et dormir (et faire popo si possible avant...).

La descente vers la Redoute, interminable

La descente vers la Redoute est merdique à souhait. Pas la peine de tenter de courir pour se faire une cheville, ou pis encore. La messe est dite. Je reste hyper prudent, je marche et laisse ainsi mon équipier de souffrance prendre le large. C’est course gagnée pour nous deux, peu importe le classement. A la vue de l’arche d’arrivée, la libération, de nouvelles ressources sont à disposition, pour courir, largement. Je pourrai faire 40 bornes de plus sans souci, pensais-je à ce moment-là... Juste car je sais que je n’aurais pas à les faire :) Arrivé en 42 h 35 minutes, 432e sur 2.800 inscrits. Un beau chrono pour un tocard, même si le chrono n’étant en rien un objectif, mission accomplie, El Tocardo a survécu à la Diagonale des Fous.

Une vitesse moyenne de 4km/h ! Ce qui confirme qu’il s’agit bien pour moi d’une randonnée et non d’un trail.

Diagonale des Fous

Hyper satisfait d’avoir bouclé cette affaire, sans blessure importante. Sans avoir fait le décompte réel, je pense avoir marché près de 80% du temps. Je confirme que l’effort est plus bien mental que physique. Content de ne pas avoir souffert du manque de sommeil durant ces 2 nuits passées sur l’épreuve, mais là encore, nous ne sommes pas tous égaux devant le sommeil. Certains devront dormir d’autres pas.

Ligne d’arrivée ! Get this shit done !
© El Tocardo

Les plus méritants ne sont pas ceux dont les médias parlent...

Je suis connu pour n’accorder que peu de mérite aux stars et pros, dont c’est concrètement le job de courir la diagonale pour la gagne. Sponsors, assistances, tout le toutim... Ils peuvent le faire, ils le font. Great. Ce ne seront jamais des exemples pour moi. Nous ne sommes pas nés sous la même étoile, leurs capacités athlétiques, nous ne les aurons jamais... Pour moi, les plus méritants sont sans conteste ceux qui passent le plus de temps sur le parcours. La 3e nuit doit être terrible. Alors que tout le monde se focalise sur les premiers arrivants, qui n’auront pas passé plus de 10 heures dans la nuit, les vrais héros de ce grand raid auront passé plus 30 heures du côté obscur... Respects à ces héros anonymes, c’est bien ce mérite qui reste le plus grand à mes yeux.

Un grand merci aux bénévoles et aux publics nombreux, même aux heures les plus sombres de la nuit, de soutenir ces héros de quelques jours, d’aller au bout d’eux-mêmes.

Médaille GRR 2019
© El Tocardo

Je confirme par ailleurs que l’ultra du Pas du Diable m’a paru bien plus difficile que la diagonale des fous.

Récup...

La semaine suivante, un trek de 4 jours dans Mafate, histoire de voir à quoi ressemble le coin. Pas mal, mais pas de quoi non plus en faire toute une montagne, en métropole, nous sommes largement gâtés par la diversité des reliefs. Par ailleurs, la Seine et Marne regorge de sommets magnifiques (un seul exemple : le château de la Belle au bois dormant à EuroDisney, 61m D+... Plus de 10 millions de visiteurs par an, alors...).

Aller au bout de soi-même, quand on n’est pas trop grand, c’est facile !
© El Tocardo

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